Parcours initiatiques

, par Xavier Gillet

Il était une fois, il y a plus de 30 ans, j’avais gagné une planche à voile à la loterie. C’est tout un jeu d’équilibre pour tenir dessus. D’abord, sortir la voile de l’eau en tirant sur le "tire-veille", prendre le "wishbone" en main, remplir la voile de l’air du vent, et commencer à avancer. On tombe souvent à l’eau, mais c’est plaisant.

En amenant la voile vers l’arrière, on va remonter au vent, et en l’amenant vers l’avant, on se rapproche du vent arrière… jusque-là, ça va. Le truc plus difficile, c’est le virement de bord. Il faut amener la voile vers l’arrière, faire le tour du mat par l’avant, et remplir la voile de vent de nouveau, de l’autre côté. Je crois que je n’ai presque jamais réussi sans tomber à l’eau, même par temps très calme.

Un beau jour, oui, il faisait beau, je pars avec des amis et ma planche à voile au bord de la mer. Un peu de vent et de vagues, de quoi avoir envie de s’amuser. Quel plaisir. J’avance assez vite, saute de vague en vague ; que du bonheur.

Peu de minutes après, je me dis «  tiens, tout droit, c’est l’Amérique  ». Mais j’ai d’autres projets pour la fin de la journée, il faut penser à revenir. Je tente le demi‑tour, et comme d’habitude, je tombe à l’eau. Jusqu’ici tout va bien.

Je mets la planche dans la bonne direction, et je remonte dessus. Évidemment, il y a toujours des vagues, mais au lieu de servir de tremplin, elles risquent de me déstabiliser.

Comme je suis un gars malin, je trouve une solution : me tourner vers les vagues qui arrivent pour les voir arriver. Je me remets donc debout sur ma planche. Le petit malin avait fait une erreur : les vagues que je regardais arriver venaient du large, et moi, je voulais aller de l’autre côté, vers la plage.

Il fallait trouver une autre solution pour me retourner et rester debout sur ma planche sans voir les vagues arriver. Mes jambes serviront d’amortisseurs pour accompagner les mouvements de ce qui se passe sous mes pieds pendant que moi, je reste stable. Ça marche. Pour le moment tout va encore assez bien…

L’étape suivant de la procédure, c’est de ramasser le tire-veille qui traîne dans l’eau, car c’est lui qui permet de relever la voile. Il faut se baisser. Les jambes, trop pliées, sont moins souples, vais-je tenir encore mon équilibre ? Finalement, je me redresse avec le truc dans la main, prêt pour l’étape suivante.

Maintenant, il faut sortir la voile de l’eau. D’habitude, c’est facile, il suffit de tirer sur le machin. Mais là le vent prend dans cette voile qui sort de l’eau, et la fait battre de droite et de gauche dans un rythme improbable, sans rapport avec le mouvement de la planche sous mes pieds. Je n’oublie pas que je veux aller vers la plage. Je dois rester debout. Le plus important, c’est l’équilibre. Mes jambes ont appris à s’adapter au mouvement des vagues sous mes pieds. Mes bras doivent travailler à reprendre le contrôle de cette voile qui bouge. Ce n’est pas trop compliqué, à condition de trouver mon point d’équilibre entre les deux : mon nombril, c’est mon centre de gravité.

> Et oui, mon nombril, mon centre de gravité, mon égo, moi je… doit tenir mon équilibre ! Ce nombril égotique qui a si mauvaise réputation ; je témoigne que parfois, il est très pertinent de mettre son équilibre au centre de son attention.

Vous avez compris, si je vous raconte ça aujourd’hui, c’est que cela, c’est finalement bien passé. Quand la voile a repris le vent, j’ai recommencé à avancer en surfant joyeusement sur les vagues, vers la plage. Rien n’avait été vraiment mal jusqu’à présent, mais là, cela allait vraiment bien. J’ai eu tellement de plaisir que j’y suis retourné, trois fois comme dans les contes et les histoires initiatiques.

En remontant finalement sur la plage ce jour-là, je n’imaginais pas qu’elle me servirait de repère plus tard quand je serai confronté à d’autres types de difficultés.

Je ne m’étais pas aventuré en mer, mais dans l’aventure humaine du Collectif La Nuée. Ce projet m’a d’abord fait rêver. J’espérais que nous allions construire "ici et maintenant" cet espoir des mouvements altermondialistes "Un autre monde est possible". Je prenais pour amis quelques-unes des personnes de l’aventure, l’avenir paraissait aussi ensoleillé que la plage.

Des difficultés et conflits sont apparus dès les premiers mois, mais ils n’ont pas rapidement atteint mon enthousiasme. J’ai commencé à trouver que les vagues étaient fortes quand j’ai compris que "mes amis" ne voulaient plus en fait trouver des solutions ensemble, mais que leur choix était de me soumettre ou m’exclure. [Nos divergences->art4] ne seraient donc pas résolues par l’intelligence. Ils ont mis en place des procédures d’ostracisation actives ; et cela n’a pas été facile à vivre. Il a fallu que je prenne soin de mon équilibre mental.

>Comme le disent les accords Toltèques : il ne faut rien pendre personnel.

C’est là que le souvenir de mon équilibre sur cette planche, au milieu des éléments marins m’est revenu. Je n’avais pas plus de contrôle sur la mauvaise volonté de mon environnement humain que je n’en avais eu sur les vagues. Leur histoire et leurs comportements abusifs font partie de l’histoire de l’humanité, en tout temps et dans tous types d’organisation. Ils font partie de leur besoin de contrôle, ils viennent de leur histoire, ils ne me concernent pas. Ce ne sont que des vagues qui bougent sous mes pieds, j’ai déjà pu garder mon équilibre dans ce genre de circonstances.

Mes propres réactions ont aussi été un enjeu. La tristesse et le découragement qui affaiblissent l’énergie ; la colère qui la renouvelle, mais qui peut être mauvaise conseillère. Il m’a fallu aussi prendre le contrôle de mes réactions personnelles qui me secouaient, comme dans cette voile qui avait battu au vent, et trouver là l’énergie dont j’avais besoin pour me remettre en mouvement.

La direction que j’avais à prendre était moins évidente que celle de retourner à la plage, mais je savais que fuir la difficulté n’étais pas une solution. Je découvrais, mais cela ne devrait être une surprise pour personne, que la première étape pour construire un monde meilleur n’est pas logistique (autonomie, permaculture...) mais humaine. Il y a toujours une "Sainte soif de pouvoir" qui anime quelqu’un dans un groupe, et qui pourrit bien des expériences humaines.

Il fallait donc "ici et maintenant" tenter de comprendre comment y faire face.

Pendant cette période difficile à la Nuée, j’avais rencontré un autochtone qui m’avait offert une plume en me disant :

> Tu vois ces rayures claires et foncées sur cette plume de dindon ? Leur enseignement est d’avancer dans ta vie "une étape à la fois"

C’est effectivement ce que j’avais fait dans mon aventure en mer, je continuerai à le faire dans l’aventure de la vie.